Bienvenue à Femmes Innovantes, une série de balados présentée par Randstad Canada dans le cadre du programme Les femmes qui transforment le monde du travail. On y explore des stratégies gagnantes pour naviguer dans un marché du travail en constante évolution, grâce à une série d’entrevues inspirantes, avec des femmes audacieuses et passionnées qui façonnent le monde du travail de demain.

Bonjour, je suis votre animatrice, Marie-Noëlle Morency, et aujourd’hui, j’ai le plaisir de vous présenter Chris Bergeron, vice-présidente expérience et contenu chez Cossette. Bonne écoute.

Marie-Noëlle : Chris, bonjour! 

Chris : Bonjour!

Marie-Noëlle : Tu as commencé ta carrière dans la peau d'un homme et dans ce que tu appelles toi-même monde assez macho du journalisme. Tu as décidé par la suite de changer pour une industrie qui serait plus ouverte aux différences et c’est à ce moment-là, il y a environ 5 ans, que tu as décidé d’assumer pleinement qui tu es : une femme. Pourquoi avais-tu l’impression que ça serait plus facile en pub et est-ce que ce fut le cas?

Chris : Ce fut le cas. Déjà, c’est une bonne nouvelle. Mais des fois, on décide des choses, j’aime bien que vous dites décider, mais des fois la vie nous porte aussi vers certaines décisions.  J'ai été donc journaliste pendant une quinzaine d’années. De 1997 à 2010, à peu près, donc 13 ans. Et j'étais rédacteur en chef à l'époque du journal Voir, pendant 5 ans. J’ai passé 9 ans au Voir. C'était le monde de la culture, de la musique, du rock, du cinéma, tout ça et c'est vrai que ce sont des univers qui sont peut-être un petit peu masculin, surtout à l'époque. Ça a changé un petit peu depuis, mais à l’époque, c’était quand même macho et je sentais à l'intérieur de moi cette féminité qui voulais sortir, mais je pensais, d’une part peut-être à cause de mon éducation, de l'autre tout simplement à cause de l'évolution de la société à cette époque, que c'était quelque chose que je devais ou cacher, ou même que je devais me guérir de ça. Donc, j'essayais le mieux possible de vivre une vie d'homme classique, standard, avec tout ce que ça représente, y compris la recherche d'un gros poste, donc rédac-chef, donc d’avoir des employés, avoir une autorité et avoir des centaines de milliers de lecteurs.  Tout ça – ce qu’on associe – à la masculinité et j'ai vraiment joué ce rôle et il se trouve que ma grande chance, ça a été la crise des médias. Finalement. Le Voir, on a perdu énormément d'annonceurs qui partaient vers le web, on en parle dans la formation en ce moment, donc c’était l’arrivée, ça arrivait chez nous il y a 10 ans, en 2010, même après la crise de 2008.  Ils ont décidé de changer la tête du journal pour, je ne sais, essayer de trouver quelqu’un qui correspondait plus à ce qu’ils imaginaient être une rédac-chef efficace. 

Et donc, j’ai été viré. Et cette liberté-là, d'être viré et d'avoir quand même un petit peu le temps de trouver quelque chose, je me suis : ‘’et bien, quitte à changer, autant tout changer!’’ Et de vivre sans nécessairement avoir à trop négocier mon identité avec les autres et je suis allé dans un milieu que je ne connaissais pas, pour lequel je n’avais pas beaucoup d’attachement. Pour être honnête, la pub, je n’avais pas énormément de respect pour la rédaction publicitaire, je pense que nous tous… Personne ne dit :’’La publicité, quelle belle industrie honnête et bonne pour l’humanité!’’ donc j'avais un petit peu ces aprioris-là. Par contre, je savais, ayant visité une ou deux agences à l’époque, que c’étaient des univers où les gens sont très libres. Plus que dans d'autres industries, parce que la créativité, l'imagination sont des choses, donc l'expression, sont des choses qui sont très valorisées dans cette industrie-là, donc, je me suis dit : Autant y allez! Je ne connais personne, donc si jamais je me pointe en robe et c'est un scandale, bien je vais changer d’industrie encore, et je dirais que j'ai été traumatisé par le fait que j'avais perdu le Voir et que je ne savais plus ce que je faisais. Faire un petit mea culpa et puis passer à autre chose.  Donc je ne sais pas si c'est une décision, mais en tout cas, c'est quelque chose qui était profondément ancrée en moi, mais j’avais cette opportunité-là, assez tardive pour être honnête, j’avais la mi-trentaine, et quelque chose en moi a dit go.

Marie-Noëlle : Et comment ça s’est passé là-bas? Est-ce que ça a été, justement tu disais que ça a été plus facile effectivement qu’ailleurs, que dans le monde du journalisme. Comment ça s’est passé? Est-ce que ça a été dès le départ?

Chris: Non, j’y suis allé à tâtons pendant longtemps, c'est-à-dire que je m'habillais, peut-être, un petit peu de manière plus androgyne, des vêtements de femmes mais qui étaient inspirés de la garde-robe des hommes, j'avais commencé à faire ça. Et même au Voir j’avais commencé à faire ça. Ce qui fait que les gens me regardaient et disaient’ ‘’Tiens, à l’époque Christophe, est dans sa phase poétique!’’ parce que les grandes écharpes, les cheveux longs, et puis les gens ne savaient pas trop quand même parce qu’ils avaient cette image de moi un peu machiste. Et j’ai essayé, en tous cas je me suis donné la liberté d'aller un petit peu plus loin dans mon expression, on va dire vestimentaire. Mais de là à dire ’’ je suis une femme’’ ça a été après plusieurs années et je crois que la première agence pour qui j’étais, et ça ne sert à rien de citer des noms, en tout cas les propriétaires de l'Agence des hommes. Et il y avait quand même quelque chose un petit peu macho.  On sait comment c’est. Les fêtes, les filles et à l'époque, j'avais une copine et donc donc quelque chose que je gardais de mon ancienne vie en quelque sortes. Pas quelque chose, mais quelqu’un! Et il y avait cette espèce de, comment dire, de vision, d’images que je projetais, très efféminée, mais de l'autre côté encore tombeur, encore tout ça, un peu comme Prince, ou David Bowie, mais sans le talent. Donc c’était un petit peu l’image que j’avais à l’époque.  J'essayais d'aller plus vers la féminité et c'est drôle parce que les femmes commençaient à m'appeler au féminin, parce qu’après j’ai sorti les robes et le maquillage, j'ai fait tout ça et là les gens ont commencé à comprendre ... Sérieux. Les hommes ont continué à m’appeler au masculin et les femmes, au féminin.  Et puis… mais ça a été difficile même pour les ressources humaines de me gérer par rapport à ça parce qu’à un moment j’ai décidé d’aller dans la toilette des femmes plutôt que dans la toilette des garçons parce que, en robe, dans la toilette des garçons, c’est difficile. Et j'ai reçu un appel des ressources humaines et ils m’ont demandé d’aller dans la toilette des garçons, au cas où il y aurait des plaintes, au cas où… Je ne jette pas la pierre, mais je pense que c'est important de parler de ce genre de chose parce que, plutôt que de donner un ordre probablement, c'est plus intéressant de dire :’’ Bon, il y a un parcours.  Il y a quelque chose.  Comment est-ce qu'on peut t'aider? sais-tu que, à telle étage, j’ai une toilette neutre qui existait.  Est-ce qu'on pourrait l’aménager pour toi?’’  Ce genre de ... plutôt que de donner un ordre et de punir, en quelque sorte, d’essayer d’accompagner.

Marie-Noëlle : Qu’est-ce qui ne facilite pas le parcours non plus, si tu as tout le temps des obstacles comme ça sur le chemin, ça ralenti.

Chris : C’est ça qui ralentit. C’est le sentiment de ne pas avoir le droit. C’est le sentiment. Je donne des conférences assez régulièrement et une des choses que j'ai dites souvent c'est que le genre, ou en tous cas, l’expression de genre dans la société, c'est une négociation permanente.  Ai-je le droit de me présenter comme ça? Est-ce que je vais être jugée? Et je nomme des situations où certains clients, en Europe, notamment, on a appelé le bureau parce que je m'étais pointé à une fête, dans une dans un événement habillé en femme. Et pourtant, j’étais super chic, hein! (…) J’étais impeccable. J’étais chic, mais pas dans le bon genre. 

Marie-Noëlle : Ah ouais hein? C’est au quotidien un peu cette bataille-là. 

Chris : C’est au quotidien. Et même aujourd’hui encore, après quelques années d’hormones, Vue ma taille, je fais 1m 80, 90 en talons. Je voyais déjà dans l’ascenseur tout à l'heure pour venir ici, il fait 1m 20. Et c’est sûr que quand les gens me voient dans l’ascenseur, cette grande chose, alors, c’est en permanence.

Marie-Noëlle : Oui. Et est-ce que ça affectait, disons, ta carrière? Parce qu’effectivement, le temps que tu passes à te soucier de ça, ou en tout cas à te préoccuper de ça, à négocier, comme tu dis, c’est du temps, de l’énergie que tu n’as pas à mettre sur le travail, ça gruge un peu de l’énergie.  

Chris : Je crois que si on est toujours en train de se battre ou de faire des scénarios dans la tête, qu’est-ce que cette personne voit et est-ce que cette personne me juge par rapport à ce que je fais ou par rapport à qui je suis et ce que je représente? Eh bien l'énergie, elle passe là-dedans. Et c’est très drainant. Et c'est quelque chose avec lequel on vit au quotidien. J'aime bien dire que les personnes des minorités, qu'elles soient sexuelles ou visibles, celles qui peuvent faire face au jugement des autres, si la carrière est un match de boxe, et ben nous on commence à se battre en sortant de chez nous. On se bat dans la rue et puis on se bat pour aller au gymnase et puis finalement on se bat pour rentrer dans le ring et là il faut se battre après ça pour sortir du ring. Et ça, c’est quelque chose qui est, auquel je ne m'attendais pas, peut-être, quand je vivais ma vie d'homme. 

Marie-Noëlle : Et comment tu as fait pour dépasser ça, avec le temps, j’imagine, à force d'acceptation de l’entourage. Que tu as fini par… bon, ça devient peut-être moins drainant à force …

Chris : C’est l’entourage.

Marie-Noëlle : Ouais, hein?

Chris : C’est vraiment l’entourage. Il y a eu un moment charnière quand je suis passé chez Cossette, où Melanie Dunn, la présidente de Cossette, me dit, alors qu’on allait à un pitch. Un pitch, c’est quand on va vendre notre salade à des clients, et c’était un client qui me connaissait déjà, que j’avais eu à l’époque dans une autre agence, et qui me connaissait plutôt en homme. Puis là, j’ai demandé : ‘’Comment tu vas me présenter?’’ Et elle m’a dit :’ Je vais te présenter comme une femme. C’est ça que je vois, c’est ça que tu es’’. Et ça, c’était avant la transition. Avant ma transition médicale. Et donc, à partir de ce moment-là, je me suis dit, j’ai le droit, parce que c’était une présidente d’agence, la plus grosse agence au Canada, et là, non seulement c’était la femme, une amie qui me disait ça, et c’est très bien au niveau interpersonnel, au niveau … mais aussi le système. L’organisation. Quelqu’un avec un titre haut qui me disait ça. ...quelque chose d’extrêmement important, donc à partir de ce moment-là, ça m’a donné le courage, en quelques sortes, d’aller faire les démarches qu’il faut pour obtenir le droit de prendre des hormones … Et depuis ce moment-là, ça fait 5 ans que je suis chez Cossette, et cet appuie-là, il est total et permanent et j’aime bien dire que j’ai eu la chance d’avoir un certain traitement spécial, c'est-à-dire que, des accommodements raisonnables en quelques sortes, parce que, comment dire? C’est difficile physiquement la transition. Il y a des moments, par exemple à cause des hormones, j’ai eu un caillot dans ma veine jugulaire. J’ai dû arrêter quelques temps, j’ai dû arrêter les hormones, reprendre, et ça c’est très difficile sur le corps. Et il se peut que, de temps en temps, de doive prendre un après-midi off, parce que c’est dur et personne ne me le reproche et personne ne doute même de ma capacité à livrer la marchandise malgré le fait que je passe à travers cette … quelque chose d’assez challengeant physiquement. Et d'avoir cette confiance d'un côté et en même temps partager les mêmes ambitions que mes collègues, d’être toujours, d’avoir exactement le même niveau de, comment dire, de dureté par rapport à ce que je dois livrer. Il faut que ça soit bon, donc il n’y a pas d’excuse, mais en même temps il y a la compréhension. Et ça c’est très très fort c’est vraiment ce qui m’a permis d’évoluer en tant que femme, mais aussi d’évoluer dans ma carrière. Complètement.

Marie-Noëlle : Dis-moi. Dans la conférence, tu parles effectivement, Perdre mes privilèges : Ce que devenir une femme m’a appris du leadership. Bon, effectivement, tu expliques comment le fait d’être propulsé dans la réalité d’une minorité sexuelle visible a transformé ta perception du monde du travail et ta vision du leadership. Est-ce que tu peux nous en parler un petit peu? Qu’est-ce qui a changé, particulièrement? 

Chris : C'est un peu le revers de la même médaille, c'est-à-dire que quand on vit quelque chose de complexe et quand tout d’un coup, on se rend compte du poids du regard des autres en permanence, on a tendance, peut-être en tout cas moi, j'ai peut-être plus de compassion que je n'avais à une autre époque, donc ça, ça m’a aidé. Je me suis un petit peu plus… Je suis plus ouverte aux autres parce que je dépends beaucoup plus aujourd'hui de la bienveillance des autres. Et mon bonheur, vraiment, dépend de la manière dont je suis perçue.  C’est-à-dire que si on me traite avec de la haine, je vais être malheureuse si on m'accepte je vais être bien. Et je me rends compte qu'on est tous à peu près comme ça. C'est sûr que c'est peut-être moins sur des niveaux de haine, de rejet au point de vu identitaire, mais le jugement, il existe pour tout le monde. Le regard des autres il existe pour tout le monde et donc il faut faire un petit peu plus attention à ce qu’ont dit, à comment on le dit et puis vraiment voir que chacun a une histoire, que chacun vie ses trucs, que chacun a ses emmerdes et donc ça m’a donné une certaine compassion par rapport à ça.  Plus d'écoute, plus de douceur, peut-être des priorités aussi un petit peu plus... Je comprends que la game on va dire, le jeu, de devoir gagner, être de la meilleure. La croissance.  Tout ça ce sont des choses importantes dans la vie de l'entreprise et je pense qu’un homme plein de testostérone aura tendance à dire que, il n’y a que ça qui compte. 

Marie-Noëlle : Oui. 

Chris : Là, aujourd'hui, je me rends compte qu'il y a plein d'autres choses et que l'entreprise ce n’est pas juste livrer des résultats. C'est aussi faire croître des gens, c'est aussi construire une famille et aussi être là pour les employés parce que, on passe la majorité de nos vies au sein de l’entreprise, et donc ça devient des environnements extrêmement importants. C'est quelque chose auquel je ne pensais pas du tout à une époque Je ne pensais qu’aux résultats, qu’aux produits et donc, ça, ça a évolué.

Marie-Noëlle : Je pense que ça a évolué dans toutes les industries, dans toutes les organisations par le fait que, il y a effectivement beaucoup plus de diversité, c’est-à-dire qu’il y a plusieurs générations qui travaillent en même temps, les milléniaux, les boomers sont encore là.

Les gens de toutes sortes d’origines. Donc ça force les organisations nécessairement à avoir un œil un peu plus ouvert parce qu’ils sont obligés de travailler avec des gens de toutes sortes de parcours, de différences. Et donc, ça vient avec. Et il y a beaucoup, on en parle beaucoup du leadership, de compassion, donc je pense que c’est une tendance qui s’installe, de toute façon, et je pense que ça peut juste effectivement aider les gens qui ont des besoins différents, qui ont des parcours différents, et je pense qu’on va voir cette tendance-là encore plus dans les années à venir. Et je pense que c’est rassurant aussi de voir ça, de voir que de toute façon les organisations s’en vont vers, comment on peut aménager cette diversité-là. Comment on peut la nourrir, l’alimenter, l’encourager. Et au contraire, qu’est-ce qu’on fait avec ça, comment on va … je vois, en tout cas, un aspect beaucoup plus positif à ça, envers la diversité que comme si c’était auparavant un fardeau. Là, c’est une richesse. Je pense que ça, c’est quelque chose qu’on va voir un peu. Je ne sais pas si tu le vois aussi ailleurs, dans d’autres domaines, ou chez tes clients, par exemple. 

Chris : Oui, absolument. D’ailleurs, beaucoup de mes clients m’invitent à   parler dans leur entreprise, mais le challenge, évidemment, c'est comment est-ce qu’on peut être concilient avec les gens, les comprendre, savoir que chacun a son histoire et en même temps tout en restant intransigeant sur les résultats. Et ça, ce n’est pas facile, parce que c'est dur de trouver cet équilibre-là. Quand est-ce qu'on est dur, et quand est-ce que… dur, c’est-à-dire, quand est-ce qu'on demande beaucoup aux gens, parce que des fois il faut demander beaucoup aux gens. Et quand est-ce qu’on est compréhensifs. Essayer de trouver cet équilibre-là. Et des fois, l’inverse est vrai, c’est-à-dire, parce que, peut-être ma réalité peut-être plus difficile que d’autres personnes, quand je vois des gens qui se plaignent, alors qu’ils ont accès à tout ce que la société a à offrir, c'est-à-dire le droit d'avoir une famille, le droit d'être aimé, le droit, parce que quand on est trans, personne ne nous aime. On n’entre pas dans les cases, malheureusement. Donc, c’est vraiment une vie…  Il y a plein de côtés négatifs là-dedans et les gens qui ont tout et qui se plaignent, parce que le client à gueuler, ou parce qu’ils sont fatigués ou ce n’est pas exactement, leur vie n'est pas exactement… J'ai envie de leur foutre des claques. Et donc ça, il faut que je me calme par rapport à ça parce que, j’ai tendance à dire, à catégoriser les gens. Cette personne qui vit quelque chose de très grave, qui a le cancer ou le machin, ça c’est une vraie personne qui vit quelque chose et l’autre, c’est de l’enfantillage. Et peut-être que c’est bien aussi de garder ça et de dire aux gens, wake up call, ta vie n’est pas si mal que ça. Mais donc, il faut garder cette compassion, cette compassion là ou en tout cas, le fait d'être une minorité peux me donner de la compassion, mais peut aussi me donner une certaine dureté.

Marie-Noëlle : Oui, oui, je comprends. Parce que de ce que tu as vécu, et tout ça, un moment donné…

Chris : Bien c’est ça.  Quand je marche dans la rue et que tout le monde me dévisage, ou qu’une personne sur trois me dévisage, ou me regarde comme avec surprise et tout ça et que là, il y a quelqu'un qui se plaint parce que le métro est en retard, vraiment je… 

Marie-Noëlle : Oui, oui, je comprends.

Chris:Mais pourquoi tu te plaints? Et j’étais comme ça à une époque aussi.

Marie-Noëlle : Parce que tout le monde est dans sa bulle aussi. 

Chris :Tout le monde est dans sa bulle. 

Marie-Noëlle : Ça, ce n’est pas quelque chose qui change. En publicité, on dit souvent qu’il faut trouver le bon insight. C’est un peu votre motto pour faire une campagne réussie, mais, selon toi, ce sont les biais et les croyances personnelles qui sont à l'origine des concepts publicitaires.

Tu dis, toi, que tu ne fais plus confiance à tes propres biais parce qu'ils ont vraiment changé. Est-ce que tu peux me donner des exemples de ces biais, parce que c’est vraiment le thème cette année de notre programme, c’est-à-dire Les biais inconscients, comment ça joue sur la façon dont on agit?  Il y a des biais conscients et des biais inconscients aussi parfois, et comment on en prend conscience et comment on les dépasse, en fait. 

Chris : J'avais une idée. Je me faisais une idée, on va dire intellectuelle, une construction mentale, de ce que serait, de ce qu’allait être la transition. Je me disais : ‘’je sais que ça va être difficile, en commençant’’. Je savais que ça allait être difficile. En le vivant, c'est beaucoup plus difficile que je le pensais et penser savoir quelque chose et le vivre, ce n'est pas la même chose et évidemment, même si on parle de la même situation, l’ayant vécue au pas, l'avoir vécu, ça amène une profondeur supplémentaire. Et donc je me dis, si moi je ne peux même pas imaginer ce que c'est d’être trans en l’étant, je ne peux pas imaginer ce que c'est d’être noir, je ne peux pas imaginer ce que c'est, je ne le sais pas. Il faut le vivre. Je ne dis pas qu’il n’y a pas d’universalité, je ne dis pas qu’il n’y a pas de choses qui nous rassemblent, il y en a, mais moi, je ne fais plus confiance du tout à mes ‘’insight’’. En tout cas, j'essaie de … parce qu’évidemment, je suis obligée d’en trouver. Des vérités universelles, il faut en trouver en pub, mais je me pose la question.  Est-ce que c'est mon éducation, est-ce que c’est ma vision du monde que mets de l’avant et que j’essaye de vendre à un client, ou est-ce que c'est la réalité. Donc, on vit dans une époque plutôt intéressante par rapport à ça parce qu'on a des outils, des données, le temps que les gens passent sur les contenus concrets, est-ce que ça les intéresse? Est-ce que ça ne les intéresse pas?  Qu'est-ce qui les touche? On commence à avoir accès en publicitaire à ces données-là et je crois qu’on ne les regarde pas assez en publicité et je trouve qu’il y a beaucoup de gens qui s'assoient dans une salle, qui cherchent l'inspiration, qui trouve un truc et on appelle ça un métier.  C'est peut-être un métier, mais en fait, c'est en fait juste véhiculer des clichés. 

Marie-Noëlle : Oui. Et en tant que femme leader, est-ce que tu observes qu’il y a des biais qui ont changé, que tu arrivais avec une préconception de ce que c’est d’être une femme leader, de gérer une équipe, etc. Est-ce que ça, ça a aussi joué dans ton parcours?

Chris : Sans doute. Je ne sais pas à quel point j’y pense en tant que femme leader, par rapport à ce que j’étais homme leader avant. C’est sûr qu’on me demande de faire la comparaison dans ce genre de rencontre, mais j’imagine que je fais preuve de plus de compassion, mais est-ce que c’est parce que j’ai aujourd’hui, comment dire, l’équilibre hormonale d’une femme, le cerveau d’une femme, parce que les hormones vraiment ça change tout. Est-ce que c’est ça ou c’est le fait que j’ai vécu des expériences dures, et donc évidemment ça me… et l’âge. À 20 ans on n’est pas le même genre de leader qu’on l’est à 40. Tout ça. Est-ce que c’est féminin ou masculin, je ne sais pas. Mais je sais que quelqu’un qui est de toute manière leader, bien il faut trouver cet équilibre-là, comme je le disais tout à l’heure, entre des objectifs extrêmement ambitieux d’un côté et de beaucoup de compassion de l’autre. Surtout les gens qui travaillent beaucoup pour aller chercher ces objectifs-là. C’est eux qu’il faut protéger. Ce sont les gens qui comprennent qu’on a des objectifs et puis qui se donnent. Et comment est-ce qu’on peut accommoder ces gens-là le plus possible? 

Marie-Noëlle : Tu nous parlais tantôt du rôle que les organisations ont à jouer, tu s eu la chance d’avoir une boss qui était compréhensive et qui t’a ouvert des portes aussi dans le contexte de diversité et d’inclusion, donc, qu’est-ce que tu penses que les organisations peuvent faire de plus? Donc, en publicité, ça aide, comme tu dis, c’est un monde un peu libre, il y a un aspect créatif, mais ce n’est pas le cas de toutes les industries, bien sûr. Alors, comment tu penses que les organisations peuvent faciliter, et pas juste… tout le monde en général, les femmes, les trans, tout ça. Comment on peut faciliter cette inclusion-là dans organisations?

Chris : Bien, justement, même chez nous, parce qu’en partie je faisais ces conférences et d’autres personnes aussi à l’intérieur de la compagnie ont commencé à partager leur histoire. Je me suis rendu compte que, les trans ont besoin de ce genre de services. Et, ah oui, et les personnes qui ont des problèmes de santé mentale ont besoin de ça. Et les personnes à mobilité réduite ont besoin de ça. Et tout à coup, on a commencé à réfléchir et notamment pour les assurances, un service qu’on offre à nos employés, On est en train de réfléchir à tout ça. C’est quelque chose d’extrêmement important et avec une certaine humilité, c’est-à-dire qu’on s’est dit : ‘’On est pas parfait sur tout. Loin de là, Comment est-ce qu’on peut améliorer chacun de ces éléments-là?’’ Donc, la première étape, je pense que c’est de regarder son organisation avec une certaine froideur, avec un certain recul, et dire qu’est-ce qu’on fait de bien, qu’est-ce qu’on ne fait pas bien? Plutôt que de se justifier. Ça c’est le premier truc. Souvent les entreprises ont tendance à aller dans le discours, je dirais presque justement publicitaire, c’est-à-dire qu’ils vont faire de grandes campagnes, avec arc-en-ciel, changer le logo machin et ça, ils font ça entre eux, pour montrer à la communauté, pour se donner bonne conscience. Mais, qu’est-ce qu’ils font vraiment à l’intérieur de l’entreprise, où les gens vivent 12 heures par jour. Et c’est là où on doit regarder. Des choses qui ne sont souvent pas très sexy. Moins sexy que de faire une campagne de sensibilisation où l’on se met de l’avant, mais c’est réfléchir aux toilettes, c’est réfléchir dans l’escalier, c’est réfléchir à est-ce qu’il y a de la place pour un fauteuil roulant dans l’ascenseur. C’est ce genre de choses-là, et des fois ça requiert des investissements, ça requiert du temps. C’est quand même complexe à mettre en place et ce n’est pas toujours amusant. Donc, il faut le faire.

Marie-Noëlle : Et c’est ce qui fait la différence. 

Chris : Voilà. C’est l’action plutôt que le discours. Et nous dans mon industrie de la publicité, on parle. On parle, on parle, on parle, on parle. On parle pour les autres, souvent. Mais on ne fait pas beaucoup. C’est vrai qu’on devrait regarder aussi à qu’est-ce qu’on peut faire, concrètement. 

Marie-Noëlle : Est-ce que tu as l’impression que les mentalités évoluent par rapport aux transgenres? Est-ce que prendre la parole comme tu le fais, tu as l’impression que c’est essentiel? Ça fait partie de cet effort-là, pour essayer de briser les tabous, de faciliter la connexion avec les autres?

Chris : Alors déjà ça évolue parce que j’ai moins peur dans la rue. J’ai encore peur le soir. J’ai encore peur dans certains quartiers. J’ai toujours peur, évidemment. Mais, quand je marche dans la rue aujourd’hui, c’est plus facile qu’il y a 10 ans. Donc, déjà, il y a ça. Peut-être aussi je suis mieux maquillée, les hormones, ça aide. Mais malgré tout, j’ai l’impression qu’il y a un petit peu plus d’acceptation. Ce que je vois aujourd’hui, c’est que les gens détournent le regard, ronchonnent un petit peu, mais se disent : ‘’Ah, c’est une de ces patentes-là. J’en ai vu dans le journal. OK. On est rendu là. Ça existe’’. Mais ils ne sont pas contents. Y’a pas de compassion, mais au moins, il y a 5 ans, il y a 10 ans, on m’insultait dans la rue toutes les semaines. Donc, là, ça s’est passé.  Les gens et la peur au ventre quand on sort dans la rue. De dire, est-ce que c’est aujourd’hui que ça va arriver? Ça c’est derrière. Par contre, aujourd’hui, aux États-Unis, en Europe, en France, en Angleterre, il y a une épidémie de violence contre les trans. Aux États-Unis, il y a 18 femmes trans qui sont assassinées depuis janvier. La semaine dernière, juste la semaine dernière, il y a une activiste trans qui s’est fait battre à Paris. Il y a quelqu’un qui l’a reconnue d’Instagram et qui lui a dit : ‘’Ah, c’est toi le travlo sur Instagram’’, et qui l’ont tabassé. Il y a une femme trans en Floride qui s’est fait menotter la semaine dernière, tirer dessus et ils l’ont mis dans une voiture et ils ont foutu le feu à la voiture. Ça c’était en Floride, la semaine dernière. Une autre femme a été abattue par son amant on pense aussi la semaine dernière aux États-Unis. Ça arrive tout le temps. Donc, il y a aujourd’hui un mouvement politique d’extrême droite, très fort qui aujourd’hui, nous menace partout et nous sommes une cible facile. Donc, même si ça va mieux dans certains cercles, il y a des gens aujourd’hui assez hargneux qui aimeraient en découdre avec nous et qui nous voient comme une sorte de symbole d’un déclin de notre civilisation parce qu’on met en péril l’équilibre homme/femme, les valeurs traditionnelles, etc. Même le pape a dit que nous étions un affront à la nature, alors quand le pape dit ça, c’est sûr qu’il y a des millions de personnes qui disent :’’OK, c’est vrai. ‘’ La seule différence aujourd’hui, je dirais, c’est qu’il y avait une belle citation de Janet Mock, qui est une scénariste, américaine, trans, auteure, scénariste/journaliste et elle a dit, et je vais le dire en anglais :’’But now is not the time for pride, now is the time for anger.’’ Et je crois que la différence aujourd’hui est que la communauté trans ne se taie plus. ‘’Si tu me cherches, tu vas me trouver. ‘’ Essentiellement.

Marie-Noëlle : Je sais qui je suis, alors…

Chris : Je sais qui je suis. 

Marie-Noëlle : Et c’est vrai pour les femmes aussi.

Chris : C’est vrai pour les femmes aussi. C’est vrai pour tout le monde. 

Marie-Noëlle : Tout le monde ose maintenant prendre la parole, dire les choses, pas se laisser intimider.

Chris : Et puis là on se dit :’’Quoi, on ne peut plus rien dire? On ne peut plus faire de blagues?’’ Bien non. C’est plus difficile aujourd’hui de faire des blagues au détriment des gens et c’est tout à fait normal.

Marie-Noëlle : Bien, merci vraiment pour cette conversation vraiment super éclairante. Sur ta réalité, ça ouvre beaucoup de ponts dans mon esprit sur toutes sortes de choses. Merci infiniment.

Chris : Ça m’a fait plaisir.

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Femmes Innovantes est une série de balados au produite par Randstad Canada dans le cadre de son programme Les femmes qui transforment le monde du travail. Pour en savoir plus sur notre programme Les femmes qui transforment le monde du travail, visitez le site randstad.ca/femmes. Merci de votre écoute.

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